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Musique


Tempéraments en musique

Qu'est-ce que tempérer ?

Tempérer signifie accorder un instrument (en particulier à clavier) de manière à ce que les notes paraissent aussi justes que possible à l'oreille...


1 - Quelques notions de solfège...

Pour expliquer comment l'on fait, il est nécessaire d'exposer tout d'abord quelques notions de solfège basiques, en particulier sur les intervalles :

  • entre les notes do-ré, ré-mi, fa-sol, sol-la, la-si, il existe un intervalle d'un ton ;
  • entre les notes si-do et mi-fa, ainsi qu'entre les notes naturelles (matérialisées par des touches blanches sur un clavier), et les notes dites altérées qui les précèdent ou les suivent immédiatement (matérialisées par des touches noires), il existe un intervalle d'un demi-ton. Le si# et le do sont une seule et même note, de même que le mi# et le fa;
  • on appelle octave l'intervalle séparant, par exemple, une note do du do précédent ou du do suivant ;
  • on appelle quinte l'intervalle séparant, par exemple, do et sol (car : do-ré-mi-fa-sol = 5 notes).
  • on appelle quarte l'intervalle séparant, par exemple, do et fa (do-ré-mi-fa = 4 notes).
  • on appelle tierce l'intervalle séparant, par exemple, do et mi (do-ré-mi = 3 notes).

Ces quatre intervalles sont dits purs lorsqu'ils sont parfaitement justes. Lorsqu'un intervalle n'est pas pur, on entend des vibrations, des battements, en jouant les deux notes ensemble. Plus les battements sont lents, plus l'intervalle est juste. L'intervalle est pur lorsqu'on n'entend plus aucun battement (guitaristes, testez sur vos guitares, par exemple entre mi et la ou entre mi et mi).

C'est tout pour la théorie ! Venons-en aux tempéraments :

2 - Pourquoi tempérer ?

En des temps anciens, lorsque n'existaient pas encore les accordeurs électroniques (bien connus des guitaristes), il fallait tout de même accorder les instruments de manière acceptable. Comment faire ?

Voici une manière de procéder courante au tout début du Moyen-Âge : on accordait tout d'abord une note de départ, par exemple le do tout en bas du clavier, puis on accordait de quinte en quinte (ou en quarte, voire en tierce) toutes les notes de l'octave jusqu'à atterrir de nouveau sur un do. On accordait donc, dans l'ordre : do-sol-ré-la-mi-si-fa#-do#-sol#-ré#-la#-mi# (=fa)- si# (=do) . Problème : pour d'obscures raisons physiques (si un acousticien dans la salle peut m'expliquer pourquoi, il sera le bienvenu), le do de départ et le si# d'arrivée ne sont pas équivalents, mais sont séparés d'un intervalle minime, le comma pythagoricien. Pour corser le tout, ce comma n'est pas tout à fait le même si l'on accorde en utilisant les tierces pures do-mi-sol#-si# (comma dit enharmonique) ; de plus, si l'on accorde do-sol-ré-la-mi en quintes pures, ou do-do en octave pure plus do-mi tierce pure, les deux mi d'arrivée sont différents (la différence s'appelle comma syntonique) ...De quoi s'arracher les cheveux !

Cela paraît anecdotique, mais ça ne l'est pas : si un clavier est accordé en n'utilisant que des intervalles purs (quintes, quartes ou tierces), il devient proprement injouable (je sais, j'ai essayé !), précisément à cause de ce micro-intervalle, le comma. Tout l'art des accordeurs consiste donc à tempérer, c'est-à-dire à répartir ce petit décalage dans l'octave, de manière à ce qu'il devienne quasi-imperceptible. Un tempérament, c'est une manière particulière d'effectuer cette répartition. Il existe plusieurs tempéraments, par exemple les tempéraments mésotoniques, le tempérament de Kirnberger, les tempéraments de Werkmeister...Certains instruments, en particulier les clavecins ou les orgues, sonnent vraiment différemment selon le tempérament auquel ils sont accordés. De même, les tonalités sonnent différemment selon le tempérament utilisé. Certaines peuvent même être injouables !

L'invention des différents tempéraments s'est faite en plusieurs étapes, et a considérablement influencé les pratiques musicales au cours des siècles.


3 - Tempéraments et pratiques musicales.

Au Moyen-Âge, la musique est essentiellement monodique (une seule ligne mélodique, sans accompagnement, ou jouée à l'unisson). Entre le IXè et le XIIIè siècle, on commence à organiser la musique : par-dessus la monodie (vox pricipalis), on ajoute une voix secondaire à la quarte ou à la quinte. C'est également à cette époque que l'orgue commence à accompagner la musique d'église (voir l'article sur l'orgue). On accordait alors les instruments à clavier selon le système dit pythagoricien, tout en quintes pures. Dans ce type de tempérament, les tierces ne sont pas pures. Elles sont même complètement fausses et sonnent très désagréablement à l'oreille. Elles étaient considérées comme des accords dissonants, voire démoniaques, et n'existaient donc pas en tant que telles. Ce n'était pas seulement une question de goût : les tierces dans ce type de tempérament sont réellement très dérangeantes, presque physiquement.

Cependant, les goûts changèrent : dans la période transitoire entre le Moyen-Âge et la Renaissance, on commença à utiliser la tierce pure dans certaines pièces vocales. Celles-ci se terminaient néanmoins toujours par un accord de quinte pure seule. Il fallut adapter les tempéraments à ces nouvelles pratiques musicales. On inventa alors les tempéraments mésotoniques, qui avaient pour avantage de conserver quelques tierces pures. Le comma est réparti sur les quintes, qui ne sont pas tout à fait pures mais restent jouables, sauf une, la dernière accordée, dite quinte du loup pour des raisons non encore élucidées à ce jour !

Les tempéraments continuèrent de se perfectionner. Cependant, toutes les tonalités n'étaient pas jouables car certains intervalles restaient trop dissonants. A contrario, les tempéraments ajoutaient à certaines tonalités un caractère plus ou moins lumineux, ou tragique, que les grands compositeurs ne manquèrent pas de mettre en valeur dans leurs œuvres.

On s'avançait doucement mais sûrement vers le tempérament dit égal, qui fut inventé au début du XVIIIè siècle en Allemagne, et salué comme il se doit par une œuvre pour clavier de tout premier plan : le Clavier Bien Tempéré de Johann Sebastian Bach. Il s'agit d'un recueil de 48 préludes et fugues, écrits dans toutes les tonalités, ce qui n'était pas possible jusque là. En effet, le tempérament égal répartit de manière...égale le fameux comma entre tous les intervalles de l'octave (ce qui nécessite une grande habileté de la part de l'accordeur). Tous les intervalles sont égaux, donc aussi justes (ou faux !) les uns que les autres : il n'existe plus d'intervalle " dissonant ", ou de tonalité rendue inutilisable de ce fait. A partir de ce moment, toutes les modulations et toutes les audaces deviennent possibles en musique, des œuvres hyper-élaborées de Bach en passant par Mozart et les romantiques, jusqu'aux musiques contemporaines et au jazz. La gamme par tons de Debussy (do-ré-mi-fa#-sol#-la#-do) n'aurait pas été possible sans le tempérament égal. Dans la musique de variété ou rock, le tempérament égal est le seul utilisé. Cela dit, on peut penser que ce que les tonalités ont gagné en homogénéité, au point de devenir interchangeables, elles l'ont perdu en expressivité...

Si j'ai écrit cet article un peu technique (que les non-musiciens me pardonnent !), c'est que j'ai toujours été fascinée par le fait qu'un micro-intervalle, quasi imperceptible du moins aux oreilles occidentales, ait pu représenter un tel obstacle, et que les plus belles œuvres musicales du passé aient été une façon pour les compositeurs de dépasser cette contrainte, ou de jouer avec elle. Les plus belles œuvres sont nées d'un " défaut " de la nature. Et puis, aujourd'hui comme hier, ce que nous appelons " juste " en termes d'accord d'un instrument est en réalité ... faux d'un bout à l'autre du clavier ! Aucun accord que nous entendons n'est juste, hormis l'octave...

 
 
~carroll ex nihilo~ Publié le : 19/02/2007