Le Brouillon




Résumé :

Thomas Hockenberry est un scholiaste (un érudit, spécialiste de l’Iliade) et il se retrouve projeté du XXIème siècle au cœur de l’Antiquité, lors de la bataille entre Grecs et Troyens, chargé d’observer afin que les dieux grecs, installés sur Olympus Mons, (le plus grand volcan de Mars) puissent se divertir sans changer le cours de la guerre écrite par Homère...

Mahnmut est un moravec (un organisme autonome, conscient et biomécanique, semé par les humains dans le système solaire) dont la mission est d’aller voir sur Mars, récemment terraformée, ce qu’il en est des Posthumains, car là-bas, une forte activité quantique perturbe tout...

Harman, Daeman, Hannah et Ada sont des humains « à l’ancienne » (enfin, peut-être) et vivent oisivement, dans une société de loisir où ils n’ont pas à se préoccuper de faire à manger, de courir, et qui ont le niveau de culture d’un enfant de 5 ans (ne savent pas lire, ne connaissent pas l’histoire, ni l’art, etc.). Harman, seul, a apprit à lire, et, arrivé en fin de vie (il a presque cent ans, et c’est la limite d’âge fixée par les posthumains) il cherche à grappiller des années de plus, et pour ce faire, il doit se rendre dans les anneaux orbitaux, rejoindre la « firmerie »...

La question étant : en quoi ces personnage sont-ils liés ?


Critique :

C’est un livre riche, parfois trop riche. D’une part, par le récit triple qu’il comporte ; il faut jongler entre la guerre de Troie et ses propres intrigues, les moravecs et leur expédition vers Mars (et par la même occasion, profiter de leurs analyses de Shakespeare et d’A la recherche du temps perdu, passion respective de Mahnmut et d’Orphu d’Io) et la quête d’Harman pour la prolongation de sa vie, lui faisant remettre en question toutes ses convictions. D’autre part, par la quantité d’informations apportée : tout y est profondément expliqué, détaillé, décrit.
Vous semblez perdu ? C’est normal, je vous avais dit que c’était riche.

Un récit :
  • Où les posthumains, connaissant les mécanismes de l’espace-temps, apparaissent comme des dieux en Antiquité, alors que ce ne sont que des hommes manipulant les outils technologiques (taser pour la foudre, déplacement quantique pour les apparitions divines) ;
  • Où les chars des dieux sont tirés par des chevaux holographiques ;
  • Où les humains vivent dans un « monde enchanté », surveillés de près par les voynix, entités mi serviteurs, mi chiens de garde, d’origine extraterrestre ;
  • Où ces mêmes humains ne se déplacent plus que par portails quantiques ;
  • Où les posthumains, avant de disparaître, ont joué avec l’ADN et reconstitué des espèces disparues, comme les dinosaures ;
  • Où une espèce de petits hommes verts (notez l’ironie), communauté unie, érigent sur Mars des drôles de statues, rappelant celles de l’Ile de Pâques ;
  • Où les femmes de Troie s’avèrent parfois plus dangereuses que les hommes.


Dan Simmons mène donc trois intrigues, et nous régale d’explications : astrophysique, histoire antique, analyse de Shakespeare et de Proust, peu importe le domaine qui nous intéresse, il en parle et approfondit, et on en a pour son argent.

La thématique la plus évidente est celle de la manipulation des hommes par des entités différentes et/ou supérieures, thème déjà abordé dans l’Echiquier du mal ; Les dieux qui manipulent les hommes selon leurs envies, les posthumains ayant manipulé génétiquement la nouvelle génération d’hommes pour leur donner une limite d’âge...
Enfin, qui est le plus humain ? Le dieu qui massacre au gré de son humeur ? L’humain qui vit oisif, sans réelles émotions ? Ou la machine qui veut comprendre la portée et le sens des plus grands romans de l’histoire ?

Un rythme soutenu, des combats sanglants (on n’a rien sans rien), un humour fracassant, une culture immense, je crois que tout y est.


Le moins : révisez votre guerre de Troie, car tous les personnages sont mentionnés, ou presque (si, si, même ceux qui n’ont pas un rôle évident, d’où le risque d’être submergé).
La « rupture d’haleine » (coupe des scènes en plein milieu) est également parfois trop utilisée, ce qui casse le récit au lieu de le motiver.


Extrait 1

"Ce matin, le lendemain du jour où je suis devenu l’agent secret de la déesse de l’Amour, Athéné quitte Olympos par téléportation quantique et prend l’aspect d’un troyen, le guerrier Laodoque. Obéissant à l’ordre de Zeus, qui souhaite que le camp d’Ilium soit le premier à rompre la trêve, elle part à la recherche de l’archer Pandare, fils de Lycaon.
Armé du casque d’Hadès et du médaillon que m’a donné ma Muse, je me TQ sur les talons d’Athéné, puis prends l’aspect d’Echépole, un capitaine troyen, et suis la déesse déguisée. […]
Si vous voulez mon avis, l’une des raisons pour lesquelles ce siège traîne depuis bientôt dix ans tient à la réduction du temps de travail : les Grecs et les Troyens ont autant de fêtes religieuses que les Hindous du XXIe siècle et autant de jours chômés que les employés des postes américaines. On se demande comment ils réussissent à s’entre-tuer, avec ces festins, ces sacrifices et ces enterrements qui durent une décade".

P109, chapitre 9. Ilium, Dan Simmons, éditions pocket SF.


Extrait 2

"Au bout d’un seul week end passé auprès d’Harman, Ada comprit que les posthumains depuis longtemps disparus suscitaient chez lui un intérêt frisant l’obsession. Non, corrigea-t-elle, allongée dans l’eau bien chaude, faisant courir la mousse entre ses seins et sa gorge en la poussant de ses longs doigts pâles, c’est carrément une obsession chez lui. Il ne peut pas s’empêcher de penser aux posthumains – où sont-ils passés ? Pourquoi sont-ils partis ? Mais à quoi cela lui sert-il ?
Ada ignorait la réponse à cette question, bien entendu, mais elle en était venue à partager la curiosité passionnée d’Harman, la considérant comme un jeu, une aventure. Et il ne cessait de poser des questions qui auraient déclenché l’hilarité des autres amis d’Ada : pourquoi n’y a-t-il qu’un million d’humains ? Pourquoi les posts ont-ils choisi ce nombre ? Pourquoi pas un de plus, ou un de moins ? Et pourquoi chacun de nous a-t-il droit à cent ans de vie ? Pourquoi nous sauver de notre propre folie, si c’est pour ensuite nous accorder cent malheureuses années ?
Ces questions étaient si simples et si profondes que ça en devenait gênant – comme si on entendait un adulte demander pourquoi nous avons un nombril."


P 136, chapitre 10. Ilium, Dan Simmons, éditions Pocket SF.


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~Melaquablue~ le 26-02-2009 à 10:00
 
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